Marees noires: l’economie mondiale est-elle prete a sacrifier les grands groupes petroliers a la securite environnementale ?
Publié le 07-06-2010 06:53

Une explosion suivie d’un incendie presque banal. A peine quelques jours plus tard, on se retrouve face à une catastrophe écologique. Les exemples historiques affluent. On se souvient de l’Erika et de ses blessures encore récentes sur l’écosystème marin des côtes bretonnes. La comparaison évolue, on parle d’hécatombe, on évoque le désastre de l’Amoco Cadiz, un pétrolier qui s’était échoué aussi le 16 mars 1978 sur les côtes bretonnes et de ses 37 000 oiseaux tués directement par le pétrole, ses 260 000 tonnes de biomasse animale et végétale totalement détruite. On pense au naufrage de l’Atlantic Empress au large du Brésil de 1979. Mieux, on est loin d’oublier la marée noire causée par l’Exxon Valdez en Alaska en 1989 avec ses 250 000 barils de pétrole répandus et jugée encore il y a moins de deux mois comme étant la pire catastrophe du genre aux Etats-Unis.
Aujourd’hui, ces désastres historiques semblent bien loin devant la marée noire de la Louisiane. Tellement que le Professeur Richard Steiner, Spécialiste des catastrophes maritimes et en particulier de celle de l'Exxon Valdez la désigne comme le « Tchernobyl de l'industrie pétrolière ». A l’origine de ce « Tchernobyl », la Deepwater Horizon, une plate-forme de forage exploitée par la compagnie pétrolière britannique British Petroleum (BP) qui en est locataire jusqu’en septembre 2013. Etablie à 60 km des côtes américaines, notamment la Louisiane dans le golfe du Mexique, cette plate forme de forage « semi-submersible à positionnement dynamique » semblait dotée de capacités supplémentaires impressionnantes : elle a été conçue pour forer même dans des conditions climatiques sévères et pouvait résister aux tempêtes extrêmes. Elle avait d’ailleurs acquis le 2 septembre 2009, la réputation d’avoir accompli « le plus profond puits de pétrole et de gaz jamais foré, avec une profondeur verticale de 5 500 m dont 1 500 m sous l’eau ». Mais aujourd’hui, on peut bien dire qu’elle bat le record du plus grand désastre écologique de l’histoire américaine. Pourquoi un tel drame alors que la planète se battait encore il ya quelque mois à Copenhague pour améliorer son avenir environnemental ? Quelle faute technique a-t-elle bien pu être si fatale au système de sécurité de cette plateforme, à ses victimes physiques directes, à la population marine des côtes bretonnes et peut-être déjà à l’économie locale ?
Il est vrai que les évaluations statistiques proposées généralement par les compagnies d’assurances estiment que 80 % des accidents de groupe pétroliers débouchant sur des déversements d’hydrocarbures en mer sont causés par des erreurs humaines. Les défaillances dans la manœuvre, l’entretien, le contrôle, le traitement inadéquat d’un incident mineur ou la simple mésintelligence entre les membres de l’équipage sont évoqués. Les défaillances matérielles ou techniques n’étant évidemment pas exclues.
Mais dans le cas de la Deepwater Horizon, les voix s’élèvent contre le laxisme de BP, à travers par exemple son Responsable de l’Exploitation Pétrolière, Chris Oynes, fraîchement parti à la retraite. Celui-ci « aurait été critiqué pour son laxisme dans l'inspection de la plate-forme ». Mais le Minerals Management Service (MMS), l'agence fédérale chargée de contrôler les plates-formes pétrolières n’aurait pas elle aussi réalisé 25% des inspections de la plate forme. L’Agence Associated Presse (AP) va même plus loin, estimant que « la plate-forme Deepwater Horizon aurait également été autorisée à fonctionner sans les documents de sécurité nécessaires et aurait déjà connu de nombreux problèmes », que « le laxisme du MMS serait tel que depuis longtemps les compagnies instaureraient elles-mêmes leurs propres normes de sécurité » et qu’il aurait « trop d'intérêts financiers dans les sociétés qu'il est censé surveiller ».
Mais au-delà, c’est toute la stratégie de sécurité de BP et la compétence de ses techniciens que cette crise remet en cause. Le système de sécurité automatique, censé prévenir toute fuite après un accident sur la plateforme, ne s'est pas mis en marche pour une raison que le Chef des Opérations du Pétrolier britannique déclare être restée inconnue. De plus, les actions effectuées par le pétrolier depuis la marée seraient perçues comme relevant de l’improvisation vu qu’il n’y’aurait pas de traces d’un « plan B, C, et D qu’il aurait dû mettre en place avant que l’accident ne survienne, un plan qui aurait pu éviter que tout soit réalisé à la hâte…». Les résultats des actions menées jusque-là par BP pour endiguer les fuites de pétrole étant d’ailleurs loin de la dédouaner : envoi de robots à 1500m de fond pour la mise en place d’un système de colmatage des fuites dès le début de l’accident avec la mobilisation d’avions, de sous-marins commandés à distance ; solution du couvercle pour le colmatage ; opération "top kill" c'est-à-dire injection de boues chimiques et de fluides épais à l'entrée du puits, où ils se heurtent au flux contraire du pétrole qui s'échappe… Toutes soldées par des échecs.
Laxisme, mauvaise foi, incompétence ou pas de la part de BP, cette grosse catastrophe environnementale américaine se chiffre à près de 170 millions de litres de pétrole brut déversés dans l’océan depuis le 20 avril, à un rythme de 2 à 3 millions de litres par jour. Le bilan fait état de onze (11) personnes retrouvées mortes après avoir été déclarées disparues, 17 blessés et « 400 espèces, dont des baleines, des dauphins, des lamantins et de nombreux oiseaux » menacées gravement par la pollution qui s’en suivra. L’écosystème aux larges de la Louisiane ayant la particularité d’être aussi riche que fragile. Ce qui soulève de grandes inquiétudes d’abord sur de l’après marée où des opérations de nettoyage et d’enlèvement des plaques de pétrole risquent d’être tant lentes que éprouvantes eu égard à la présence de marais, vase, roselières et surtout de mangroves. Ensuite quant aux capacités de reconstitution de la flore des marais de la Louisiane, elle reste encore plus incertaine sur une courte période.
Les météorologues craignent les manifestations météorologiques imprévisibles comme les tempêtes et tornades qui guettent encore plus la région avec ce désastre. Le golfe du Mexique étant « déjà une véritable autoroute pour les ouragans, qui se forment au-dessus des eaux chaudes ». De sorte qu' « un ouragan pourrait transformer les millions de litres de pétrole mélangés à l'eau de mer en une désastreuse "tempête noire" ». « Des vents violents et de larges vagues pousseraient alors les nappes de pétrole plus profondément à l'intérieur des terres, dans les estuaires et les zones humides, tout en recouvrant des dizaines de kilomètres carrés de débris en tous genres, recouverts d'une couche gluante ».
Le tribut financier est sans appel : 2,5 milliards de dollars pour l’industrie halieutique de Louisiane et de 3 milliards pour le tourisme en Floride. Pour BP, les incidences financières de cette crise pèsent déjà lourd dans la balance. Le groupe a déjà déboursé plus d’un milliard de dollars dans les frais de confinement et de nettoyage, les sommes versées aux Etats côtiers, les dommages déjà remboursés et les opérations de colmatage. De plus, la remise en cause de sa crédibilité dans cette crise a mis son action en chute libre. D’environ 60.5 dollars à la bourse de New York au moment de l’accident, l’action BP est passée à 41 dollars un mois plus tard avant de connaître une dizaine de jours après une baisse de -13,10%. En même temps, la pression s’accentue contre elle et ses dirigeants: demande de suspension par des membres du Sénat américain du versement en juin du dividende à ses actionnaires tant que le coût de la catastrophe n'aura pas été calculé ; possibilité d’assister à un contrôle, par le gouvernement Obama, des actifs américains de BP en guise de garantie de la bonne foi du pétrolier dans ses actions d’arrêt des fuites ; dépôt de plus de 30 000 plaintes, 130 procès intentés, ouverture par le gouvernement américain d’une enquête judiciaire afin de déterminer ses éventuelles responsabilités civile et pénale dans la marée noire…le prix à payer pour BP s’annonce des plus faramineux étant entendu que le bilan est loin de se "clôturer" avant plusieurs années.
Au moins en attendant, ce cataclysme écologique semble inspirer ça et là plus d’engouement dans la préservation d’une certaine rigueur au niveau de la sécurisation des plates formes. BP et ses partenaires impliqués dont Transocean, Halliburton Energy Services Inc. et Cameron International Corporation ont renforcé les contrôles techniques sur leurs plates-formes offshores. Au Royaume Uni, c’est l’alerte : une révision profonde des procédures de sécurité en mer du Nord britannique a été entamée …Barack Obama, plus catégorique, a décidé, au vu des dégâts de la Deepwater Horizon, d’un moratoire de six mois sur l'autorisation de nouveaux forages sous-marins. Suspendant du coup la trentaine de prospections en cours dans le golfe du Mexique. Pour l’instant, la fin des fuites est estimée à août 2010 mais BP expérimente la technique de l’entonnoir qui semble être satisfaisante depuis le 03 juin dernier. 950.000 litres de pétrole ont été récupérés les 24 heures suivant la mise en place du dôme de confinement.
Mais le problème ne se situerait-il pas au delà de simples dispositions de sécurité ? Loin des solutions tentées pour enrayer ce drame ? Les catastrophes de ce type se sont tellement répétées dans l’histoire qu’elles posent l’épineuse question du maintien des opérations pétrolières en mer dans une planète où la sécurité environnementale est devenue problématique. La question de la compatibilité entre développement économique et sécurité environnementale se posant avec une grande acuité en même temps que l’évidence de la cruelle impossibilité de sacrifier l’un à l’autre. Aujourd’hui, BP fait face à une des plus graves crises de son histoire. Elle y joue sa crédibilité, son image et même sa survie devant des dégâts dont la réparation pourrait nécessiter sa liquidation, à moins d’être sauvée par sa forte capacité d’emprunt. Et pourtant, une certaine expérience du milieu n’exclurait pas son maintien à flot. Total a été aux prises avec l’Erika. Il est bien sorti de ce carcan, a poursuivi son développement. Pourquoi pas BP ? La forte dépendance pétrolière de l’économie mondiale est bien à ce prix !
Adja Diané adja.diane@ipetrolenews.info
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